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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/458

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graves & studieux vont courant comme vous de maison en maison, de coterie en coterie, pour amuser les femmes & les jeunes gens & mettre toute la philosophie en babil. Ils ont trop de dignité pour avilir ainsi leur état, prostituer leurs talents & soutenir par leur exemple des mœurs qu’ils devroient corriger. Quand la plupart le feroient, sûrement plusieurs ne le font point & c’est ceux-là que vous devez rechercher.

N’est-il pas singulier encore que vous donniez vous-même dans le défaut que vous reprochez aux modernes auteurs comiques ; que Paris ne soit plein pour vous que de gens de condition ; que ceux de votre état soient les seuls dont vous ne parliez point ; comme si les vains préjugés de la noblesse ne vous coûtoient pas assez cher pour les haÏr & que vous crussiez vous dégrader en fréquentant d’honnêtes bourgeois, qui sont peut-être l’ordre le plus respectable du pays où vous êtes ! Vous avez beau vous excuser sur les connoissances de Milord Edouard ; avec celles-là vous en eussiez bientôt fait d’autres dans un ordre inférieur. Tant de gens veulent monter, qu’il est toujours aisé de descendre ; & de votre propre aveu, c’est le seul moyen de connoître les véritables mœurs d’un peuple que d’étudier sa vie privée dans les états les plus nombreux ; car s’arrêter aux gens qui représentent toujours, c’est ne voir que des comédiens.

Je voudrois que votre curiosité allât plus loin encore. Pourquoi, dans une ville si riche, le bas peuple est-il si misérable, tandis que la misere extrême est si rare parmi nous, où l’on ne voit point de millionnaires ? Cette question, ce me semble, est bien digne de vos recherches ; mais ce n’est pas