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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/433

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qui les écoutent ; & ce qu’il y a de plus inconcevable est que ces hurlemens sont presque la seule chose qu’applaudissent les spectateurs. À leurs battemens de mains, on les prendroit pour des sourds charmés de saisir par-ci par-là quelques sons perçants & qui veulent engager les acteurs à les redoubler. Pour moi, je suis persuadé qu’on applaudit les cris d’une actrice à l’Opéra comme les tours de force d’un bateleur à la foire : la sensation en est déplaisante & pénible, on souffre tandis qu’ils durent ; maison est si aise de les voir finir sans accident qu’on en marque volontiers sa joie. Concevez que cette maniere de chanter est employée pour exprimer ce que Quinault a jamais dit de plus galant & de plus tendre. Imaginez les Muses, les Grâces, les Amours, Vénus même, s’exprimant avec cette délicatesse & jugez de l’effet ! Pour les diables, passe encore ; cette musique a quelque chose d’infernal qui ne leur messied pas. Aussi les magies, les évocations, & toutes les fêtes du sabbat, sont-elles toujours ce qu’on admire le plus à l’Opéra françois.

À ces beaux sons, aussi justes qu’ils sont doux, se marient tres dignement ceux de l’orchestre. Figurez-vous un charivari sans fin d’instrumens sans mélodie, un ronron traînant & perpétuel de basses ; chose la plus lugubre, la plus assommante que j’aie entendue de ma vie, & que je n’ai jamais pu supporter une demi-heure sans gagner un violent mal de tête. Tout cela forme une espece de psalmodie à laquelle il n’y a pour l’ordinaire ni chant ni mesure. Mais quand par hasard il se trouve quelque air un peu sautillant, c’est un trépignement universel ; vous entendez tout le parterre en mouvement