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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/418

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écoutés, on n’en rebutoit aucun & le tems attribué aux billets doux étoit employé à écrire en faveur de ces malheureux. Je ne saurois te dire avec quel étonnement j’appris & le plaisir que prenoit une femme si jeune & si dissipée à remplir ces aimables devoirs & combien peu elle y mettoit d’ostentation. Comment ! disais-je tout attendri, quand ce seroit Julie elle ne feroit pas autrement. Des cet instant je ne l’ai plus regardée qu’avec respect & tous ses défauts sont effacés à mes yeux.

Sitôt que mes recherches se sont tournées de ce côté, j’ai appris mille choses à l’avantage de ces mêmes femmes que j’avais d’abord trouvées si insupportables. Tous les étrangers conviennent unanimement qu’en écartant les propos à la mode, il n’y a point de pays au monde où les femmes soient plus éclairées, parlent en général plus sensément, plus judicieusement & sachent donner, au besoin, de meilleurs conseils. Otons le jargon de la galanterie & du bel esprit, quel parti tirerons-nous de la conversation d’une Espagnole, d’une Italienne, d’une Allemande ? Aucun & tu sais, Julie, ce qu’il en est communément de nos Suissesses. Mais qu’on ose passer pour peu galant & tirer les Françoises de cette forteresse, dont à la vérité elles n’aiment guere à sortir, on trouve encore à qui parler en rase campagne & l’on croit combattre avec un homme, tant elles savent s’armer de raison & faire de nécessité vertu. Quant au bon caractere, je ne citerai point le zele avec lequel elles servent leurs amis ; car il peut régner en cela une certaine chaleur d’amour-propre qui soit de tous les pays ; mais quoiqu’ordinairement elles n’aiment qu’elles-mêmes,