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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/381

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l’orgueil philosophique, de mettre la vertu si haut que le sage même n’y pût atteindre. Au reste, hommes & femmes, tous, instruits par l’expérience du monde & sur-tout par leur conscience, se réunissent pour penser de leur espece aussi mal qu’il est possible, toujours philosophant tristement, toujours dégradant par vanité la nature humaine, toujours cherchant dans quelque vice la cause de tout ce qui se fait de bien, toujours d’après leur propre cœur médisant du cœur de l’homme.

Malgré cette avilissante doctrine, un des sujets favoris de ces paisibles entretiens c’est le sentiment ; mot par lequel il ne faut pas entendre un épanchement affectueux dans le sein de l’amour ou de l’amitié ; cela seroit d’une fadeur à mourir. C’est le sentiment mis en grandes maximes générales & quintessencié par tout ce que la métaphysique a de plus subtil. Je puis dire n’avoir de ma vie oui tant parler du sentiment, ni si peu compris ce qu’on en disoit. Ce sont des rafinemens inconcevables. Ô Julie ! nos cœurs grossiers n’ont jamais rien sçu de toutes ces belles maximes, & j’ai peur qu’il n’en soit du sentiment chez les gens du monde comme d’Homere chez les Pédans, qui lui forgent mille beautés chimériques, faute d’appercevoir les véritables. Ils dépensent ainsi tout leur sentiment en esprit, & il s’en exhale tant dans le discours qu’il n’en reste plus pour la pratique. Heureusement, la bienséance y supplée, & l’on fait par usage à peu près les mêmes choses qu’on feroit par sensibilité ; du moins tant qu’il n’en coûte que des formules & quelques gênes passageres, qu’on s’impose pour faire bien