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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/379

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blâmer où la vertu n’est plus estimée & de quoi médiroit-on quand on ne trouve plus de mal à rien ? À Paris surtout, où l’on ne saisit les choses que par le côté plaisant, tout ce qui doit allumer la colere & l’indignation est toujours mal reçu s’il n’est mis en chanson ou en épigramme. Les jolies femmes n’aiment point à se fâcher, aussi ne se fâchent-elles de rien ; elles aiment à rire ; & comme il n’ya pas le mot pour rire au crime, les fripons sont d’honnêtes gens comme tout le monde. Mais malheur à qui prête le flanc au ridicule ! sa caustique empreinte est ineffaçable ; il ne déchire pas seulement les mœurs, la vertu, il marque jusqu’au vice même ; il sait calomnier les méchants. Mais revenons à nos soupers.

Ce qui m’a le plus frappé dans ces sociétés d’élite, c’est de voir six personnes choisies expres pour s’entretenir agréablement ensemble & parmi lesquelles regnent même le plus souvent des liaisons secretes, ne pouvoir rester une heure entre elles six, sans y faire intervenir la moitié de Paris ; comme si leurs cœurs n’avaient rien à se dire & qu’il n’y eût là personne qui méritât de les intéresser.

Te souvient-il, ma Julie, comment, en soupant chez ta cousine, ou chez toi, nous savions, en dépit de la contrainte & du mystere, faire tomber l’entretien sur des sujets qui eussent du rapport à nous & comment à chaque réflexion touchante, à chaque allusion subtile, un regard plus vif qu’un éclair, un soupir plutôt devine qu’aperçu, en portoit le doux sentiment d’un cœur à l’autre ?

Si la conversation se tourne par hasard sur les convives,