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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/360

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façon le ton du leur & sont insupportables de bonne foi. Ce n’est pas que M. de Muralt n’eût raison quand il donnoit la préférence à leur société ; mais ce qui étoit vrai de son tems ne l’est plus aujourd’hui. Le progres de la littérature a changé en mieux le ton général ; les militaires seuls n’en ont point voulu changer & le leur, qui étoit le meilleur auparavant, est enfin devenu le pire [1].

Ainsi les hommes à qui l’on parle ne sont point ceux avec qui l’on converse ; leurs sentimens ne partent point de leur cœur, leurs lumieres ne sont point dans leur esprit, leurs discours ne représentent point leurs pensées ; on n’aperçoit d’eux que leur figure & l’on est dans une assemblée à peu près comme devant un tableau mouvant où le spectateur paisible est le seul être mû par lui-même.

Telle est l’idée que je me suis formée de la grande société sur celle que j’ai vue à Paris ; cette idée est peut-être plus relative à ma situation particuliere qu’au véritable état des choses & se réformera sans doute sur de nouvelles lumieres. D’ailleurs, je ne fréquente que les sociétés où les amis de Milord Edouard m’ont introduit & je suis convaincu qu’il faut descendre dans d’autres états pour connoître les véritables mœurs d’un pays ; car celles des riches sont presque partout les mêmes. Je tâcherai de m’éclaircir mieux dans

  1. Ce jugement, vrai ou faux, ne peut s’entendre que des subalternes & de ceux qui ne vivent pas à Paris : car tout ce qu’il y a d’illustre dans le Royaume est au service & la Cour même est toute militaire. Mais il y a une grande différence, pour les manieres que l’on contracte, entre faire campagne en tems de guerre & passer sa vie dans des garnisons.