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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/357

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Mais au fond, que penses-tu qu’on apprenne dans ces conversations si charmantes ? À juger sainement des choses du monde ? à bien user de la société ? à connoître au moins les gens avec qui l’on vit ? Rien de tout cela, ma Julie. On y apprend à plaider avec art la cause du mensonge, à ébranler à force de philosophie tous les principes de la vertu, à colorer de sophismes subtils ses passions & ses préjugés & à donner à l’erreur un certain tour à la mode selon les maximes du jour. Il n’est point nécessaire de connoître le caractere des gens, mais seulement leurs intérêts, pour deviner à peu près ce qu’ils diront de chaque chose. Quand un homme parle, c’est pour ainsi dire son habit & non pas lui qui a un sentiment ; & il en changera sans façon tout aussi souvent que d’état. Donnez-lui tour à tour une longue perruque, un habit d’ordonnance & une croix pectorale, vous l’entendrez successivement prêcher avec le même zele les loix, le despotisme & l’inquisition. Il y a une raison commune pour la robe, une autre pour la finance, une autre pour l’épée. Chacun prouve tres bien que les deux autres sont mauvaises, conséquence facile à tirer pour les trois [1]. Ainsi nul ne dit jamais ce qu’il pense, mais ce qu’il lui convient

  1. On doit passer ce raisonnement à un Suisse qui voit son pays fort bien gouverné, sans qu’aucune des trois professions y soit établie. Quoi ! L’Etat peut-il substister sans défenseurs ? non, il faut des défenseurs à l’Etat ; mais tous les Citoyens doivent être soldats par devoir, aucun par métier. Les mêmes hommes chez les Romains & chez les Grecs étoient Officiers au Camp, Magistrats à la ville & jamais ces deux fonctions ne furent mieux remplies que quand on ne connoissoit pas ces bizarres préjugés d’états qui les séparent & les déshonorent.