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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/343

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donc avec le plus de plaisir ? Desquels adorois-tu les exemples ? Auxquels aurois-tu mieux aimé ressembler ? Charme inconcevable de la beauté qui ne périt point ! c’étoit l’Athénien buvant la cigue, c’étoit Brutus mourant pour son pays, c’étoit Régulus au milieu des tourments, c’étoit Caton déchirant ses entrailles, c’étoient tous ces vertueux infortunés qui te faisoient envie & tu sentois au fond de ton cœur la félicité réelle que couvroient leurs maux apparents. Ne crois pas que ce sentiment fût particulier à toi seul, il est celui de tous les hommes & souvent même en dépit d’eux. Ce divin modele que chacun de nous porte avec lui nous enchante malgré que nous en ayons ; sitôt que la passion nous permet de le voir, nous lui voulons ressembler ; & si le plus méchant des hommes pouvoit être un autre que lui-même, il voudroit être un homme de bien.

Pardonne-moi ces transports, mon aimable ami ; tu sais qu’ils me viennent de toi & c’est à l’amour dont je les tiens à te les rendre. Je ne veux point t’enseigner ici tes propres maximes, mais t’en faire un moment l’application pour voir ce qu’elles ont à ton usage : car voici le tems de pratiquer tes propres leçons & de montrer comment on exécute ce que tu sais dire. S’il n’est pas question d’être un Caton ou un Régulus, chacun pourtant doit aimer son pays, être integre & courageux, tenir sa foi, même aux dépens de sa vie. Les vertus privées sont souvent d’autant plus sublimes qu’elles n’aspirent point à l’approbation d’autrui, mais seulement au bon témoignage de soi-même ; & la conscience du juste lui tient lieu des louanges de l’univers.