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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/334

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stupide & de mon insensé désespoir ; vous n’en jugerez que trop par l’égarement inconcevable où l’un & l’autre m’ont entraîné. Plus je sentois l’horreur de mon état, moins j’imaginois qu’il fût possible de renoncer volontairement à Julie & l’amertume de ce sentiment, jointe à l’étonnante générosité de Milord Edouard, me fit noître des soupçons que je ne me rappellerai jamais sans horreur & que je ne puis oublier sans ingratitude envers l’ami qui me les pardonne.

En rapprochant dans mon délire toutes les circonstances de mon départ, j’y crus reconnoître un dessein prémédité, & j’osai l’attribuer au plus vertueux des hommes. À peine ce doute affreux me fût-il entré dans l’esprit que tout me sembla le confirmer. La conversation de Milord avec le baron d’Etange, le ton peu insinuant que je l’accusois d’y avoir affecté, la querelle qui en dériva, la défense de me voir, la résolution prise de me faire partir, la diligence & le secret des préparatifs, l’entretien qu’il eut avec moi la veille, enfin la rapidité avec laquelle je fus plutôt enlevé qu’emmené : tout me sembloit prouver, de la part de Milord, un projet formé de m’écarter de Julie & le retour que je savois qu’il devoit faire auprès d’elle achevoit, selon moi, de me déceler le but de ses soins. Je résolus pourtant de m’éclaircir encore mieux avant d’éclater & dans ce dessein je me bornai à examiner les choses avec plus d’attention. Mais tout redoubloit mes ridicules soupçons & le zele de l’humanité ne lui inspiroit rien d’honnête en ma faveur, dont mon aveugle jalousie ne tirât quelque indice de trahison. À Besançon je sçus qu’il avoit écrit à Julie sans me communiquer sa lettre,