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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/333

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LETTRE X.


À CLAIRE.


Pourquoi faut-il que j’ouvre enfin les yeux sur moi ? Que ne les ai-je fermés pour toujours, plutôt que de voir l’avilissement où je suis tombé, plutôt que de me trouver le dernier des hommes, après en avoir été le plus fortuné ! Aimable & généreuse amie, qui fûtes si souvent mon refuge, j’ose encore verser ma honte & mes peines dans votre cœur compatissant ; j’ose encore implorer vos consolations contre le sentiment de ma propre indignité ; j’ose recourir à vous quand je suis abandonné de moi-même. Ciel ! comment un homme aussi méprisable a-t-il pu jamais être aimé d’elle, ou comment un feu si divin n’a-t-il point épuré mon ame ? Qu’elle doit maintenant rougir de son choix, celle que je ne suis plus digne de nommer ! Qu’elle doit gémir de voir profaner son image dans un cœur si rampant & bas ! Qu’elle doit de dédains & de haine à celui qui put l’aimer & n’être qu’un lâche ! Connoissez toutes mes erreurs, charmante cousine [1] ; connoissez mon crime & mon repentir ; soyez mon juge & que je meure ; ou soyez mon intercesseur & que l’objet qui fait mon sort daigne encore en être l’arbitre.

Je ne vous parlerai point de l’effet que produisit sur moi cette séparation imprévue ; je ne vous dirai rien de ma douleur

  1. À l’imitation de Julie, il l’appelloit, ma cousine ; & à l’imitation de Julie, Claire l’appelloit, mon ami.