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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/327

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toi seul, je l’aurois toujours aimée. Il est donc vrai que je ne l’aime plus ?… Tu m’as perdue, & c’est moi qui te console !… Mais moi que vais-je devenir ?… Que les consolations de l’amitié sont foibles où manquent celles de l’amour ! Qui me consolera donc dans mes peines ? Quel sort affreux j’envisage, moi qui, pour avoir vécu dans le crime, ne vois plus qu’un nouveau crime dans des nœuds abhorrés & peut-être inévitables ! Où trouverai-je assez de larmes pour pleurer ma faute & mon amant, si je cede ? Où trouverai-je assez de force pour résister, dans l’abattement où je suis ? Je crois déjà voir les fureurs d’un pere irrité. Je crois déjà sentir le cri de la nature émouvoir mes entrailles, ou l’amour gémissant déchirer mon cœur. Privée de toi, je reste sans ressource, sans appui, sans espoir ; le passé m’avilit, le présent m’afflige, l’avenir m’épouvante. J’ai cru tout faire pour notre bonheur, je n’ai fait que nous rendre plus méprisables en nous préparant une séparation plus cruelle. Les vains plaisirs ne sont plus, les remords demeurent ; & la honte qui m’humilie est sans dédommagement.

C’est à moi, c’est à moi d’être foible & malheureuse. Laisse-moi pleurer & souffrir ; mes pleurs ne peuvent non plus tarir que mes fautes se réparer ; & le tems même qui guérit tout ne m’offre que de nouveaux sujets de larmes. Mais toi qui n’as nulle violence à craindre, que la honte n’avilit point, que rien ne force à déguiser bassement tes sentiments ; toi qui ne sens que l’atteinte du malheur & jouis au moins de tes premieres vertus, comment t’oses-tu dégrader au point de soupirer & gémir comme une femme,