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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/320

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sur votre zele & la douce image des biens que vous m’offrez ne sert qu’à m’en rendre la privation plus sensible. Vous donnez une retraite agréable, & sûre à deux amans persécutés ; vous y rendez leurs feux légitimes, leur union solennelle ; & je sais que sous votre garde j’échapperois aisément aux poursuites d’une famille irritée. C’est beaucoup pour l’amour ; est-ce assez pour la félicité ? Non : si vous voulez que je sois paisible & contente, donnez-moi quelque asile plus sûr encore ; où l’on puisse échapper à la honte & au repentir. Vous allez au-devant de nos besoins & par une générosité sans exemple, vous vous privez pour notre entretien d’une partie des biens destinés au vôtre. Plus riche, plus honorée de vos bienfaits que de mon patrimoine, je puis tout recouvrer près de vous & vous daignerez me tenir lieu de pere. Ah ! milord, serai-je digne d’en trouver un, après avoir abandonné celui que m’a donné la nature ?

Voilà la source des reproches d’une conscience épouvantée, & des murmures secrets qui déchirent mon cœur. Il ne s’agit pas de savoir si j’ai droit de disposer de moi contre le gré des auteurs de mes jours, mais si j’en puis disposer sans les affliger mortellement, si je puis les fuir sans les mettre au désespoir. Hélas ! il vaudoit autant consulter si j’ai droit de leur ôter la vie. Depuis quand la vertu pese-t-elle ainsi les droits du sang & de la nature ? Depuis quand un cœur sensible marque-t-il avec tant de soin les bornes de la reconnaissance ? N’est-ce pas être déjà coupable, que de vouloir aller jusqu’au point où l’on commence à le devenir ? & cherche-t-on si scrupuleusement le terme de ses devoirs,