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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/318

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quitte un pere assez indifférent, qui laisse faire à ses enfans tout ce qui leur plaît, plus par négligence que par tendresse : car tu sais que les affaires de l’Europe l’occupent beaucoup plus que les siennes & que sa fille lui est moins chère que la Pragmatique. D’ailleurs, je ne suis pas comme toi fille unique ; & avec les enfans qui lui resteront, à peine saura-t-il s’il lui en manque un.

J’abandonne un mariage prêt à conclure ? Manco male, ma chére ; c’est à M. d’Orbe, s’il m’aime, à s’en consoler. Pour moi, quoique j’estime son caractere, que je ne sois pas sans attachement pour sa personne & que je regrette en lui un fort honnête homme, il ne m’est rien auprès de ma Julie. Dis-moi, mon enfant, l’ame a-t-elle un sexe ? En vérité, je ne le sens guere à la mienne. Je puis avoir des fantaisies, mais fort peu d’amour. Un mari peut m’être utile, mais il ne sera jamais pour moi qu’un mari ; & de ceux-là, libre encore & passable comme je suis, j’en puis trouver un par tout le monde.

Prends bien garde, cousine, que, quoique je n’hésite point, ce n’est pas à dire que tu ne doives point hésiter & que je veuille t’insinuer à prendre le parti que je prendrai si tu pars. La différence est grande entre nous & tes devoirs sont beaucoup plus rigoureux que les miens. Tu sais encore qu’une affection presque unique remplit mon cœur & absorbe si bien tous les autres sentiments, qu’ils y sont comme anéantis. Une invincible & douce habitude m’attache à toi des mon enfance ; je n’aime parfaitement que toi seule & si j’ai quelque lien à rompre en te suivant, je m’encouragerai par