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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/317

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qu’il me plaira ; tu n’es pas fille à me les disputer & je suis bien sûre qu’il ne t’entra de tes jours dans l’esprit de savoir qui de nous deux est la plus jolie. Je n’ai pas été tout à fait si indifférente ; je sais là-dessus à quoi m’en tenir, sans en avoir le moindre chagrin. Il me semble même que j’en suis plus fiere que jalouse ; car enfin les charmes de ton visage, n’étant pas ceux qu’il faudroit au mien, ne m’ôtent rien de ce que j’ai & je me trouve encore belle de ta beauté, aimable de tes grâces, ornée de tes talents : je me pare de toutes tes perfections & c’est en toi que je place mon amour-propre le mieux entendu. Je n’aimerois pourtant guere à faire peur pour mon compte, mais je suis assez jolie pour le besoin que j’ai de l’être. Tout le reste m’est inutile & je n’ai pas besoin d’être humble pour te céder.

Tu t’impatientes de savoir à quoi j’en veux venir. Le voici. Je ne puis te donner le conseil que tu me demandes, je t’en ai dit la raison : mais le parti que tu prendras pour toi, tu le prendras en même tems pour ton amie ; & quel que soit ton destin, je suis déterminée à le partager. Si tu pars, je te suis ; si tu restes, je reste : j’en ai formé l’inébranlable résolution ; je le dois, rien ne m’en peut détourner. Ma fatale indulgence a causé ta perte ; ton sort doit être le mien ; & puisque nous fûmes inséparables des l’enfance, ma Julie, il faut l’être jusqu’au tombeau.

Tu trouveras, je le prévois, beaucoup d’étourderie dans ce projet : mais, au fond, il est plus sensé qu’il ne semble ; & je n’ai pas les mêmes motifs d’irrésolution que toi. Premierement, quant à ma famille, si je quitte un pere facile, je