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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/300

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qui sait commander aux cœurs & qui leur ordonnant de s’unir, les peut contraindre à s’aimer [1]

Que signifie ce sacrifice des convenances de la nature aux convenances de l’opinion ? La diversité de fortune & d’état s’éclipse & se confond dans le mariage, elle ne fait rien au bonheur ; mais celle d’humeur & de caractere demeure & c’est par elle qu’on est heureux ou malheureux. L’enfant qui n’a de regle que l’amour choisit mal, le pere qui n’a de regle que l’opinion choisit plus mal encore. Qu’une fille manque de raison, d’expérience pour juger de la sagesse & des mœurs, un bon pere y doit suppléer sans doute. Son droit, son devoir même est de dire ; ma fille, c’est un honnête homme, ou, c’est un fripon ; c’est un homme de sens, ou, c’est un fou. Voilà les convenances dont il doit connoître, le jugement de toutes les autres appartient à la fille. En criant qu’on troubleroit ainsi l’ordre de la société, ces tyrans le troublent eux-mêmes. Que le rang se regle par le mérite & l’union des cœurs par leur choix, voilà le véritable ordre social, ceux qui le reglent par la naissance ou par les richesses,

  1. Il y a des pays où cette convenance des conditions & de la fortune est tellement préférée a celle de la nature & des cœurs, qu’il suffit que la premiere ne s’y trouve pas pour empêcher ou rompre les plus heureux mariages, sans égard pour l’honneur perdu des infortunées qui sont tous les jours victimes de ces odieux préjugés. J’ai vu plaidir au Parlement de Paris une cause célebre, où l’honneur du rang attaquoit insolumment & publiquement l’honnêteté, le devoir, le foi conjugale & où l’indigne pere qui gagna son proces, osa déshériter son fils pour n’avoir pas voulu être un mal-honnête homme. On ne sauroit dire à quel point dans ce pays si galant les femmes sont tyrannisées par les loix. Faut-il s’étonner qu’elles s’en vengent si cruellement par leurs mœurs ?