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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/294

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assez circonspectes ? Oserois-je y garder encore une ancienne familiarité ? Oserois-je y parler d’un amour éteint ou méprisé & ne suis-je pas plus reculé que le premier jour où je vous écrivis ? Quelle différence, Ô Ciel ! de ces jours si charmans & si doux à mon effroyable misere ! Hélas ! je commençois d’exister & je suis tombé dans l’anéantissement ; l’espoir de vivre animoit mon cœur ; je n’ai plus devant moi que l’image de la mort & trois ans d’intervalle ont fermé le cercle fortuné de mes jours. Ah ! que ne les ai-je terminé savant de me survivre à moi-même ! Que n’ai-je suivi mes pressentimens après ces rapides instans de délices où je ne voyois plus rien dans la vie qui fût digne de la prolonger ! Sans doute, il faloit la borner à ces trois ans ou les ôter de sa durée ; il valoit mieux ne jamais goûter la félicité, que la goûter & la perdre. Si j’avois franchi ce fatal intervalle, si j’avois évité ce premier regard qui fit une autre ame ; je jouirois de ma raison, je remplirois les devoirs d’un homme & sémerois peut-être de quelques vertus mon insipide carriere. Un moment d’erreur a tout changé. Mon œil osa contempler ce qu’il ne faloit point voir. Cette vue a produit enfin son effet inévitable. après m’être égaré par degrés, je ne suis qu’un furieux dont le sens est aliéné, un lâche esclave sans force & sans courage, qui va traînant dans l’ignominie sa chaîne & son désespoir.

Vains rêves d’un esprit qui s’égare ! Désirs faux & trompeurs, désavoués à l’instant par le cœur qui les a formés ! Que sert d’imaginer à des maux réels de chimériques remedes qu’on rejetteroit quand ils nous seroient offerts ? Ah !