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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/274

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Après cela prenant un ton plus grave, il m’a remise sur le sujet d’hier & m’a signifié sa volonté en termes honnêtes, mais précis. Vous savez, m’a-t-il dit, à qui je vous destine ; je vous l’ai déclaré des mon arrivée, & ne changerai jamais d’intention sur ce point. Quant à l’homme dont m’a parlé Milord Edouard, quoique je ne lui dispute point le mérite que tout le monde lui trouve, je ne sais s’il a conçu de lui-même le ridicule espoir de s’allier à moi, ou si quelqu’un a pu le lui inspirer ; mais quand je n’aurois personne en vue & qu’il auroit toutes les guinées de l’Angleterre, soyez sûre que je n’accepterois jamais un tel gendre. Je vous défends de le voir & de lui parler de votre vie, & cela autant pour la sûreté de la sienne que pour votre honneur. Quoique je me sois toujours senti peu d’inclination pour lui, je le hais sur-tout à présent pour les excès qu’il m’a fait commettre, & ne lui pardonnerai jamais ma brutalité.

À ces mots, il est sorti sans attendre ma réponse, & presque avec le même air de sévérité qu’il venoit de se reprocher. Ah ! ma cousine, quels monstres d’enfer sont ces préjugés qui dépravent les meilleurs cœurs, & font taire à chaque instant la nature !

Voilà, ma Claire, comment s’est passée l’explication que tu avois prévue, & dont je n’ai pu comprendre la cause jusqu’à ce que ta lettre me l’ait apprise. Je ne puis bien te dire quelle révolution s’est faite en moi, mais depuis ce moment je me trouve changée. Il me semble que je tourne les yeux avec plus de regret sur l’heureux tems où je vivois tranquille & contente au sein de ma famille, & que je sens