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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/272

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d’un pere sent qu’il est fait pour pardonner, & non pour avoir besoin de pardon.

Il étoit l’heure du souper ; on le fit retarder pour me donner le temps de me remettre ; & mon pere ne voulant pas que les domestiques fussent témoins de mon désordre m’alla chercher lui-même un verre d’eau, tandis que ma mere me bassinoit le visage. Hélas ! cette pauvre maman ! Déjà languissante & valétudinaire, elle se seroit bien passée d’une pareille scene, & n’avoit guere moins besoin de secours que moi.

À table, il ne me parla point ; mais ce silence étoit de honte & non de dédain ; il affectoit de trouver bon chaque plat pour dire à ma mere de m’en servir, & ce qui me toucha le plus sensiblement, fut de m’appercevoir qu’il cherchoit les occasions de me nommer sa fille, & non pas Julie comme à l’ordinaire.

Après le souper, l’air se trouva si froid que ma mere fit faire du feu dans sa chambre. Elle s’assit à l’un des coins de la cheminée & mon pere à l’autre. J’allois prendre une chaise pour me placer entre eux, quand m’arrêtant par ma robe & me tirant à lui sans rien dire, il m’assit sur ses genoux. Tout cela se fit si promptement, & par une sorte de mouvement si involontaire, qu’il en eut une espece de repentir le moment d’apres. Cependant j’étois sur ses genoux, il ne pouvoit plus s’en dédire, &,ce qu’il y avoit de pis pour la contenance, il faloit me tenir embrassée dans cette gênante attitude. Tout cela se faisoit en silence ; mais je sentois de tems en tems ses bras se presser contre mes flancs avec un soupir assez