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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/270

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être à cent pieds sous terre. Imagine-toi la meilleure & la plus abusée des meres faisant l’éloge de sa coupable fille, & la louant, hélas ! de toutes les vertus qu’elle a perdues, dans les termes les plus honorables, ou pour mieux dire, les plus humilians. Figure-toi un pere irrité prodigue d’expressions offensantes, & qui dans tout son emportement n’en laisse pas échapper une qui marque le moindre doute sur la sagesse de celle que le remords déchire & que la honte écrase en sa présence. Ô quel incroyable tourment d’une conscience avilie, de se reprocher des crimes que la colere &l’indignation ne pourroient soupçonner ! Quel poids accablant & insupportable que celui d’une fausse louange, & d’une estime que le cœur rejette en secret ! Je m’en sentois tellement oppressée, que pour me délivrer d’un si cruel supplice j’étois prête à tout avouer, si mon pere m’en eût laissé le tems ; mais l’impétuosité de son emportement lui faisoit redire cent fois les mêmes choses, & changer à chaque instant de sujet. Il remarqua ma contenance basse, éperdue, humiliée, indice de mes remords. S’il n’en tira pas la conséquence de ma faute, il en tira celle de mon amour ; & pour m’en faire plus de honte, il en outragea l’objet en des termes si odieux & si méprisans, que je ne pus, malgré tous mes efforts, le laisser poursuivre sans l’interrompre.

Je ne sais, ma chére, où je trouvai tant de hardiesse, & quel moment d’égarement me fit oublier ainsi le devoir & la modestie ; mais si j’osai sortir un instant d’un silence respectueux, j’en portai, comme tu vas voir, assez rudement