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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/256

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sait endurer de personne. Vous pouvez publier ce que vous avez vu. Ensuite il nous a tous quatre invités à souper pour ce soir, & ces Messieurs sont sortis.

À peine avons-nous été seuls qu’il est venu m’embrasser d’une maniere plus tendre & plus amicale ; puis me prenant la main & s’asseyant à côté de moi ; heureux mortel, s’est-il écrié, jouissez d’un bonheur dont vous êtes digne. Le cœur de Julie est à vous ; puissiez-vous tous deux… Que dites-vous, Milord ? ai-je interrompu ; perdez-vous le sens ? Non, m’a-t-il dit en souriant, mais peu s’en est falu que je ne le perdisse, & c’en étoit fait de moi peut-être si celle qui m’ôtoit la raison ne me l’eût rendue. Alors il m’a remis une lettre que j’ai été surpris de voir écrite d’une main qui n’en écrivit jamais à d’autre homme [1] qu’à moi. Quels mouvemens j’ai sentis à sa lecture ! Je voyois une amante incomparable vouloir se perdre pour me sauver, & je reconnoissois Julie. Mais quand je suis parvenu à cet endroit où elle jure de ne pas survivre au plus fortuné des hommes, j’ai frémi des dangers que j’avois courus, j’ai murmuré d’être trop aimé, & mes terreurs m’ont fait sentir que tu n’es qu’une mortelle. Ah ! rends-moi le courage dont tu me prives ; j’en avois pour braver la mort qui ne menaçoit que moi seul, je n’en ai point pour mourir tout entier.

Tandis que mon ame se livroit à ces réflexions ameres, Edouard me tenoit des discours auxquels j’ai donné d’abord peu d’attention ; cependant il me l’a rendue à force de me parler de toi ; car ce qu’il m’en disoit plaisoit à mon cœur &

  1. Il en faut, je pense, excepter son pere.