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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/233

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voluptueuse langueur nous faisoit lentement savourer, & ces gémissemens si tendres, durant lesquels tu pressois sur ton cœur ce cœur fait pour s’unir à lui.

Dis-moi, Julie, toi qui d’après ta propre sensibilité sais si bien juger de celle d’autrui, crois-tu que ce que je sentois auparavant fût véritablement de l’amour ? Mes sentimens, n’en doute pas, ont depuis hier changé de nature ; ils ont pris je ne sais quoi de moins impétueux, mais de plus doux, de plus tendre & de plus charmant. Te souvient-il de cette heure entiere que nous passâmes à parler paisiblement de notre amour & de cet avenir obscur & redoutable, par qui le présent nous étoit encore plus sensible ; de cette heure, hélas ! trop courte, dont une légere empreinte de tristesse rendit les entretiens si touchans ? J’étois tranquille, & pourtant j’étois près de toi ; je t’adorois & ne désirois rien. Je n’imaginois pas même une autre félicité, que de sentir ainsi ton visage auprès du mien, ta respiration sur ma joue, & ton bras autour de mon cou. Quel calme dans tous mes sens ! Quelle volupté pure, continue, universelle ! Le charme de la jouissance étoit dans l’ame ; il n’en sortoit plus ; il duroit toujours. Quelle différence des fureurs de l’amour à une situation si paisible ! C’est la premiere fois de mes jours que je l’ai éprouvée auprès de toi ; & cependant, juge du changement étrange que j’éprouve ; c’est de toutes les heures de ma vie, celle qui m’est la plus chére, & la seule que j’aurois voulu prolonger éternellement. [1] Julie, dis-moi

  1. Femme trop facile, voulez-vous savoir si vous êtes aimée ? examinez votre amant sortant de vos bras. Ô amour ! Si je regrette l’âge où l’on te goûte, ce n’est pas pour l’heure de la jouissance ; c’est pour l’heure qui la fuit.