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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/210

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n’exprime rien, elle est plus propre aux chansons qu’aux Opéra, & parce que la nôtre est toute passionnée, elle est plus propre aux Opéra qu’aux chansons.

Ensuite m’ayant récité sans chant quelques scenes italiennes, il me fit sentir les rapports de la musique à la parole dans le récitatif, de la musique au sentiment dans les airs, & par-tout l’énergie que la mesure exacte & le choix des accords ajoutent à l’expression. Enfin après avoir joint à la connoissance que j’ai de la langue la meilleure idée qu’il me fût possible de l’accent oratoire & pathétique, c’est-à-dire de l’art de parler à l’oreille & au cœur dans une langue sans articuler des mots, je me mis à écouter cette musique enchanteresse, & je sentis bientôt aux émotions qu’elle me causoit que cet art avoit un pouvoir supérieur à celui que j’avois imaginé. Je ne sais quelle sensation voluptueuse me gagnoit insensiblement. Ce n’étoit plus une vaine suite de sons, comme dans nos récits. À chaque phrase quelque image entroit dans mon cerveau ou quelque sentiment dans mon cœur ; le plaisir ne s’arrêtoit point à l’oreille, il pénétroit jusqu’à l’ame ; l’exécution couloit sans effort avec une facilité charmante ; tous les concertans semblaient animés du même esprit ; le chanteur maître de sa voix en tiroit sans gêne tout ce que le chant & les paroles demandoient de lui, & je trouvai sur-tout un grand soulagement à ne sentir ni ces lourdes cadences, ni ces pénibles efforts de voix, ni cette contrainte que donne chez nous au musicien le perpétuel combat du chant & de la mesure, qui, ne pouvant jamais s’accorder, ne lassent guere moins l’auditeur que l’exécutant.