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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/205

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rendoit tous plus attentifs, & faisoit voler l’oreille & le cœur au-devant de chaque mot. Cet air que tu chantas à demi-voix, pour donner encore plus de douceur à ton chant, & qui, bien que françois, plut à Milord Edouard même. Ton regard timide, & tes yeux baissés, dont les éclairs inattendus me jetaient dans un trouble inévitable. Enfin, ce je ne sais quoi d’inexprimable, d’enchanteur, que tu semblois avoir répandu sur toute ta personne pour faire tourner la tête à tout le monde, sans paroître même y songer. Je ne sais, pour moi, comment tu t’y prends ; mais si telle est ta maniere d’être jolie le moins qu’il est possible, je t’avertis que c’est l’être beaucoup plus qu’il ne faut pour avoir des sages autour de toi.

Je crains fort que le pauvre philosophe Anglois n’ait un peu ressenti la même influence. Après avoir reconduit ta cousine, comme nous étions tous encore fort éveillés, il nous proposa d’aller chez lui faire de la musique & boire du punch. Tandis qu’on rassembloit ses gens, il ne cessa de nous parler de toi avec un feu qui me déplut, & je n’entendis pas ton éloge dans sa bouche avec autant de plaisir que tu avois entendu le mien. En général, j’avoue que je n’aime point que personne, excepté ta cousine, me parle de toi ; il me semble que chaque mot m’ôte une partie de mon secret ou de mes plaisirs ; & quoique l’on puisse dire, on y m & un intérêt si suspect, ou l’on est si loin de ce que je sens, que je n’aime écouter là-dessus que moi-même.

Ce n’est pas que j’aye comme toi du penchant à la jalousie.