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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/198

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LETTRE XLV. À JULIE.

Je n’en étois encore qu’à la seconde lecture de ta lettre, quand Milord Edouard Bomton est entré. Ayant tant d’autres choses à te dire, comment aurois-je pensé, ma Julie, à te parler de lui ? Quand on se suffit l’un à l’autre, s’avise-t-on de songer à un tiers ? Je vais te rendre compte de ce que j’en sais, maintenant que tu parois le désirer.

Ayant passé le Semplon, il étoit venu jusqu’à Sion au-devant d’une chaise qu’on devoit lui amener de Geneve à Brigue, & le désœuvrement rendant les hommes assez lians, il me rechercha. Nous fîmes une connoissance aussi intime qu’un Anglois naturellement peu prévenant peut la faire avec un homme fort préoccupé qui cherche la solitude. Cependant nous sentîmes que nous nous convenions ; il y a un certain unisson d’ames qui s’apperçoit au premier instant, & nous fûmes familiers au bout de huit jours, mais pour toute la vie, comme deux François l’auroient été au bout de huit heures pour tout le tems qu’ils ne se seroient pas quittés. Il m’entretint de ses voyages, & le sachant Anglois, je crus qu’il m’alloit parler d’édifices & de peintures. Bientôt je vis avec plaisir que les tableaux & les monumens ne lui avoient point fait négliger l’étude des mœurs & des hommes. Il me parla cependant des beaux-arts avec beaucoup de discernement, mais modérément & sans prétention. J’estimai