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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/185

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connoître un égarement qui fait mon bonheur ; laisse-moi goûter ce nouvel enthousiasme, plus sublime, plus vif que toutes les idées que j’avois de l’amour. Quoi ! tu peux te croire avilie ! quoi la passion t’ôte-t-elle aussi le sens ? Moi, je te trouve trop parfaite pour une mortelle. Je t’imaginerois d’une espece plus pure, si ce feu dévorant qui pénetre ma substance ne m’unissoit à la tienne & ne me faisoit sentir qu’elles sont la même. Non, personne au monde ne te connoît ; tu ne te connois pas toi-même ; mon cœur seul te connoît, te sent, & soit te mettre à ta place. Ma Julie ! Ah ! quels hommages te seroient ravis, si tu n’étois qu’adorée ! Ah ! si tu n’étois qu’un ange, combien tu perdrois de ton prix !

Dis-moi comment il se peut qu’une passion telle que la mienne puisse augmenter ? Je l’ignore, mais je l’éprouve. Quoique tu me sois présente dans tous les tems, il y a quelques jours sur-tout que ton image plus belle que jamais me poursuit & me tourmente avec une activité à laquelle ni lieu ni tems ne me dérobe, & je crois que tu me laissas avec elle dans ce chalet que tu quittas en finissant ta derniere lettre. Depuis qu’il est question de ce rendez-vous champêtre, je suis trois fois sorti de la ville ; chaque fois mes pieds m’ont porté des mêmes côtés, & chaque fois la perspective d’un séjour si désiré m’a paru plus agréable.

Non vide il mondo si leggiadri rami ;
Ne mosse ’l vento mai si verdi frondi. [1]


Je trouve la campagne plus riante, la verdure plus fraîche

  1. Jamais œil d’homme ne vit des bocages aussi charmans, jamais zéphir n’agita de plus verds seuillages. Petr.