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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/159

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Ce langage te choquera ; mais ton plus grand malheur est de l’avoir rendu nécessaire, je donnerois ma vie pour qu’il ne te fût pas propre ; car je hais les mauvaises maximes encore plus que les mauvaises actions [1]. Si la faute étoit à commettre, que j’eusse la bassesse de te parler ainsi, & toi celle de m’écouter, nous serions toutes deux les dernieres des créatures. À présent, ma chere, je dois te parler ainsi, & tu dois m’écouter, ou tu es perdue ; car il reste en toi mille adorables qualités que l’estime de toi-même peut seule conserver, qu’un exces de honte & l’abjection qui le suit détruiroit infailliblement, & c’est sur ce que tu croiras valoir encore que tu vaudras en effet.

Garde-toi donc de tomber dans un abattement dangereux qui t’aviliroit plus que ta foiblesse. Le véritable amour est-il fait pour dégrader l’âme ? Qu’une faute que l’amour a commise ne t’ôte point ce noble enthousiasme de l’honnête & du beau, qui t’éleva toujours au-dessus de toi-même. Une tache paroît-elle au soleil ? Combien de vertus te restent pour une qui s’est altérée ! En seras-tu moins douce, moins sincere, moins modeste, moins bienfaisante ? En seras-tu moins digne, en un mot, de tous nos hommages ? L’honneur, l’humanité, l’amitié, le pur amour en seront-ils moins chers à ton cœur ? En aimeras-tu moins les vertus mêmes que tu n’auras plus ? Non, chére & bonne Julie, ta Claire en te plaignant t’adore ; elle sait, elle sent qu’il n’y a rien

  1. Ce sentiment est juste & sain. Les passions déréglées inspirent les mauvaises actions ; mais les mauvaises maximes corrompent la raison même, & ne laissent plus de ressource pour revenir au bien.