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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/155

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pas écrite sur tous les objets ? Si je ne verse mon cœur dans le tien il faudra que j’étouffe. Et toi, ne te reproches-tu rien, facile & trop confiante amie ? Ah ! que ne me trahissois-tu ? C’est ta fidélité, ton aveugle amitié, c’est ta malheureuse indulgence qui m’a perdue.

Quel démon t’inspira de le rappeler, ce cruel qui fait mon opprobre ? Ses perfides soins devoient-ils me redonner la vie pour me la rendre odieuse ? Qu’il fuie à jamais, le barbare ! qu’un reste de pitié le touche ; qu’il ne vienne plus redoubler mes tourmens par sa présence ; qu’il renonce au plaisir féroce de contempler me larmes. Que dis-je, hélas ! il n’est point coupable ; c’est moi seule qui le suis ; tous mes malheurs sont mon ouvrage, & je n’ai rien à reprocher qu’à moi. Mais le vice a déjà corrompu mon ame ; c’est le premier de ses effets de nous faire accuser autrui de nos crimes.

Non, non, jamais il ne fut capable d’enfreindre ses sermens. Son cœur vertueux ignore l’art abject d’outrager ce qu’il aime. Ah ! sans doute il sait mieux aimer que moi, puisqu’il sait mieux se vaincre. Cent fois mes yeux furent témoins de ses combats & de sa victoire ; les siens étincelloient du feu de ses désirs, il s’élançoit vers moi dans l’impétuosité d’un transport aveugle, il s’arrêtoit tout-à-coup ; une barriere insurmontable sembloit m’avoir entourée, & jamais son amour impétueux, mais honnête, ne l’eût franchie. J’osai trop contempler ce dangereux spectacle. Je me sentois troubler de ses transports, ses soupirs oppressoient mon cœur ; je partageois ses tourmens en ne pensant que les plaindre.