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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/118

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mais toutes les forces de mon ame défaillent au seul soupçon de celui-là.

Je vois le peu de fondement de mes alarmes & ne saurois les calmer. Le sentiment de mes maux s’aigrit sans cesse loin de vous, & comme si je n’en avois pas assez pour m’abattre, je m’en forge encore d’incertains pour irriter tous les autres. D’abord mes inquiétudes étoient moins vives. Le trouble d’un départ subit, l’agitation du voyage, donnoient le change à mes ennuis ; ils se raniment dans la tranquille solitude. Hélas ! je combattois ; un fer mortel a percé mon sein, & la douleur ne s’est fait sentir que long-tems après la blessure.

Cent fois, en lisant des Romans, j’ai ri des froides plaintes des Amans sur l’absence. Ah ! je ne savois pas alors à quel point la vôtre un jour me seroit insupportable ! Je sens aujourd’hui combien une ame paisible est peu propre à juger des passions, & combien il est insensé de rire des sentimens qu’on n’a point éprouvés. Vous le dirai-je pourtant ; je ne sais quelle idée consolante & douce tempere en moi l’amertume de votre éloignement, en songeant qu’il s’est fait par votre ordre. Les maux qui me viennent de vous me sont moins cruels que s’ils m’étoient envoyés par la fortune ; s’ils servent à vous contenter, je ne voudrois pas ne les point sentir ; ils sont les garans de leur dédommagement, & je connois trop bien votre ame pour vous croire barbare à pure perte.

Si vous voulez m’éprouver je n’en murmure plus ; il est juste que vous sachiez si je suis constant, patient, docile, digne en un mot des biens que vous me réservez. Dieux !