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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/109

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Ô souvenir immortel de cet instant d’illusion, de délire &d’enchantement, jamais, jamais tu ne t’effaceras de mon ame ; & tant que les charmes de Julie y seront gravés, tant que ce cœur agité me fournira des sentimens & des soupirs, tu feras le supplice & le bonheur de ma vie !

Hélas ! je jouissois d’une apparente tranquillité ; soumis à tes volontés suprêmes, je ne murmurois plus d’un sort auquel tu daignois présider. j’avois dompté les fougueuses saillies d’une imagination téméroire ; j’avois couvert mes regards d’un voile & mis une entrave à mon cœur ; mes désirs n’osoient plus s’échapper qu’à demi ; j’étois aussi content que je pouvois l’être. Je reçois ton billet, je vole chez ta cousine ; nous nous rendons à Clarens, je t’aperçois, & mon sein palpite ; le doux son de ta voix y porte une agitation nouvelle ; je t’aborde comme transporté, & j’avois grand besoin de la diversion de ta cousine pour cacher mon trouble à ta mere. On parcourt le jardin, l’on dîne tranquillement, tu me rends en secret ta lettre que je n’ose lire devant ce redoutable témoin ; le soleil commence à baisser, nous fuyons tous trois dans le bois : le reste de ses rayons, & ma paisible simplicité n’imaginoit pas même un état plus doux que le mien.

En approchant du bosquet, j’aperçus, non sans une émotion secrete, vos signes d’intelligence, vos sourires mutuels, & le coloris de tes joues prendre un nouvel éclat. En y entrant, je vis avec surpriset a cousine s’approcher de moi &, d’un air plaisamment suppliant, me demander un baiser. Sans rien comprendre à ce mystere, j’embrassai cette charmante amie ; &, tout aimable, toute piquante qu’elle est, je ne connus