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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t16.djvu/84

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crut & fut à Paris. Il y étoit & m’attendoit quand j’y arrivai. Son logement étoit trop grand pour lui ; il m’en offrit la moitié ; je l’acceptai. Je le trouvai dans la ferveur des hautes connaissances. Rien n’étoit au-dessus de sa portée ; il dévoroit & digéroit tout avec une prodigieuse rapidité. Comme il me remercia d’avoir procuré cet aliment à son esprit, que le besoin de savoir tourmentoit sans qu’il s’en doutât lui-même ! Quels trésors de lumières & de vertus je trouvai dans cette ame forte ! Je sentis que c’étoit l’ami qu’il me falloit : nous devînmes intimes. Nos goûts n’étoient pas les mêmes ; nous disputions toujours. Tous deux opiniâtres, nous n’étions jamais d’accord sur rien. Avec cela nous ne pouvions nous quitter, & tout en nous contrariant sans cesse, aucun des deux n’eût voulu que l’autre fût autrement.

Ignacio Emmanuel de Altuna étoit un de ces hommes rares que l’Espagne seule produit & dont elle produit trop peu pour sa gloire. Il n’avoit pas ces violentes passions nationales communes dans son pays ; l’idée de la vengeance ne pouvoit pas plus entrer dans son esprit que le désir dans son cœur. Il étoit trop fier pour être vindicatif & je lui ai souvent oui dire avec beaucoup de sang-froid qu’un mortel ne pouvoit pas offenser son ame. Il étoit galant sans être tendre. Il jouoit avec les femmes comme avec de jolis enfans. Il se plaisoit avec les maîtresses de ses amis ; mais je ne lui en ai jamais vu aucune, ni aucun désir d’en avoir. Les flammes de la vertu, dont son cœur étoit dévoré, ne permirent jamais à celles de ses sens de naître.