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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t16.djvu/73

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passé en France. Je n’avois point d’idée des voluptés qui m’attendoient. J’ai parlé de Mde. de L

[arnag] e, dans les transports que son souvenir me rend quelquefois encore ; mais qu’elle étoit vieille & laide & froide auprès de ma Zulietta ! Ne tâchez pas d’imaginer les charmes & les grâces de cette fille enchanteresse, vous resteriez trop loin de la vérité. Les jeunes vierges des cloîtres sont moins fraîches, les beautés du sérail sont moins vives, les houris du paradis sont moins piquantes. Jamais si douce jouissance ne s’offrit au cœur & aux sens d’un mortel. Ah ! du moins, si je l’avois sçu goûter pleine & entière un seul moment... Je la goûtai, mais sans charme. J’en émoussai toutes les délices ; je les tuai comme à plaisir. Non, la nature ne m’a point foit pour jouir. Elle a mis dans ma mauvaise tête le poison de ce bonheur ineffable, dont elle a mis l’appétit dans mon cœur.

S’il est une circonstance de ma vie qui peigne bien mon naturel, c’est celle que je vais raconter. La force avec laquelle je me rappelle en ce moment l’objet de mon livre me fera mépriser ici la fausse bienséance qui m’empêcheroit de le remplir. Qui que vous soyez, qui voulez connoître un homme, osez lire les deux ou trois pages suivantes : vous allez connoître à plein J. J. Rousseau.

J’entrai dans la chambre d’une courtisane comme dans le sanctuaire de l’amour & de la beauté ; j’en crus voir la divinité dans sa personne. Je n’aurois jamais cru que, sans respect & sans estime, on pût rien sentir de pareil à ce qu’elle me fit éprouver. À peine eus-je connu, dans les premières familiarités, le prix de ses charmes & de ses caresses, que