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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t16.djvu/68

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que partout & sur-tout à Venise, avec une bourse aussi mal garnie, on ne doit pas se mêler de faire le galant. Je n’avois pas perdu la funeste habitude de donner le change à mes besoins ; & trop occupé pour sentir vivement ceux que le climat donne, je vécus près d’un an dans cette ville aussi sage que j’avois foit à Paris & j’en suis reparti au bout de dix-huit mais sans avoir approché du sexe que deux seules fois, par les singulières occasions que je vais dire.

La premiere me fut procurée par l’honnête gentilhomme Vitali, quelque tems après l’excuse que je l’obligeai de me demander dans toutes les formes. On parloit à table des amusemens de Venise. Ces messieurs me reprochoient mon indifférence pour le plus piquant de tous, vantant la gentillesse des courtisanes vénitiennes & disant qu’il n’y en avoit point au monde qui les valussent. Dominique dit qu’il falloit que je fisse connoissance avec la plus aimable de toutes ; qu’il vouloit m’y mener & que j’en serois content. Je me mis à rire de cette offre obligeante & le Comte Peati, homme déjà vieux & vénérable, dit, avec plus de franchise que je n’en aurois attendu d’un Italien, qu’il me croyoit trop sage pour me laisser mener chez des filles par mon ennemi. Je n’en avois en effet ni l’intention ni la tentation ; & malgré cela, par une de ces inconséquences que j’ai peine à comprendre moi-même, je finis par me laisser entraîner contre mon goût, mon cœur, ma raison, ma volonté même, uniquement par faiblesse, par honte de marquer de la défiance & comme on dit dans ce pays-là, per non parer troppo coglione. La Padoana chez qui nous allâmes étoit d’une assez