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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t16.djvu/64

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ces dernières presque toutes filles à talents, chez lesquelles on faisoit de la musique ou des bals. On y jouoit aussi, mais très peu ; les goûts vifs, les talents, les spectacles nous rendoient cet amusement insipide. Le jeu n’est que la ressource des gens ennuyés. J’avois apporté de Paris le préjugé qu’on a dans ce pays-là contre la musique italienne : mais j’avois aussi reçu de la nature cette sensibilité de tact contre laquelle les préjugés ne tiennent pas. J’eus bientôt pour cette musique la passion qu’elle inspire à ceux qui sont faits pour en juger. En écoutant les barcarolles, je trouvois que je n’avois pas oui chanter jusqu’alors ; & bientôt je m’engouai tellement de l’Opéra, qu’ennuyé de babiller, manger & jouer dans les loges, quand je n’aurois voulu qu’écouter, je me dérobois souvent à la compagnie pour aller d’un autre côté. Là, tout seul, enfermé dans ma loge, je me livrais, malgré la longueur du spectacle, au plaisir d’en jouir à mon aise jusqu’à la fin. Un jour, au théâtre de St. Chrysostome, je m’endormis & bien plus profondément que je n’aurois foit dans mon lit. Les airs bruyans & brillans ne me réveillèrent point ; mais qui pourroit exprimer la sensation délicieuse que me firent la douce harmonie & les chants angéliques de celui qui me réveilla ! Quel réveil, quels ravissements, quelle extase quand j’ouvris au même instant les oreilles & les yeux ! Ma premiere idée fut de me croire en paradis. Ce morceau ravissant, que je me rappelle encore & que je n’oublierai de ma vie, commençoit ainsi :

Conservami la bella

Che si m’accende il cor.