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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t16.djvu/58

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à mon poste, je ne pouvois arracher un sou de mes appointements ; & quand je lui demandois de l’argent, il me parloit de son estime & de sa confiance, comme si elle eût dû remplir ma bourse & pourvoir à tout.

Ces deux bandits finirent par faire tourner tout-à-fait la tête à leur maître, qui ne l’avoit déjà pas trop droite & le ruinoient dans un brocantage continuel par des marchés de dupe, qu’ils lui persuadoient être des marchés d’escroc. Ils lui firent louer, sur la Brenta, un palazzo le double de sa valeur, dont ils partagèrent le surplus avec le propriétaire. Les appartemens en étoient incrustés en mosaÏques & garnis de colonnes & de pilastres de très beaux marbres à la mode du pays. M. de M

[ontaigu] fit superbement masquer tout cela d’une boiserie de sapin, par l’unique raison qu’à Paris les appartemens sont ainsi boisés. Ce fut par une raison semblable que, seul de tous les ambassadeurs qui étoient à Venise, il ôta l’épée à ses pages & la canne à ses valets de pied. Voilà quel étoit l’homme qui, toujours par le même motif peut-être, me prit en grippe, uniquement sur ce que je le servois fidellement.

J’endurai patiemment ses dédains, sa brutalité, ses mauvais traitements, tant qu’en y voyant de l’humeur, je crus n’y pas voir de la haine ; mais dès que je vis le dessein formé de me priver de l’honneur que je méritois par mon bon service, je résolus d’y renoncer. La premiere marque que je reçus de sa mauvaise volonté fut à l’occasion d’un dîner qu’il devoit donner à M. le duc de Modène & à sa famille, qui étoient à Venise & dans lequel il me