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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t16.djvu/57

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à la place de celui qu’il avoit foit chasser, un autre maquereau comme lui, qui tenoit bordel public à la croix de Malte ; & ces deux coquins bien d’accord étoient d’une indécence égale à leur insolence. Hors la seule chambre de l’ambassadeur, qui même n’étoit pas trop en règle, il n’y avoit pas un seul coin dans la maison souffrable pour un honnête homme.

Comme S. E. ne soupoit pas, nous avions le soir, les gentilshommes & moi, une table particulière, o mangeoient aussi l’abbé de B

[ini] s & les pages. Dans la plus vilaine gargote on est servi plus proprement, plus décemment, en linge moins sale & l’on a mieux à manger. On nous donnoit une seule petite chandelle bien noire, des assiettes d’étain, des fourchettes de fer.

Passe encore pour ce qui se faisoit en secret : mais on m’ôta ma gondole ; seul de tous les secrétaires d’ambassadeur, j’étois forcé d’en louer une ou d’aller à pied ; & je n’avois plus la livrée de S. E. que quand j’allois au sénat. D’ailleurs, rien de ce qui se passoit au dedans n’étoit ignoré dans la ville. Tous les officiers de l’ambassadeur jetoient des hauts cris. Dominique, la seule cause de tout, crioit le plus haut, sachant bien que l’indécence avec laquelle nous étions traités m’étoit plus sensible qu’à tous les autres. Seul de la maison, je ne disois rien au dehors ; mais je me plaignois vivement à l’ambassadeur & du reste & de lui-même, qui, secrètement excité par son ame damnée, me faisoit chaque jour quelque nouvel affront. Forcé de dépenser beaucoup pour me tenir au pair avec mes confrères & convenablement