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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t16.djvu/45

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tout ce que je lui portois à signer il ne parcouroit que les dépêches de la Cour, il signoit celles des autres ambassadeurs sans les lire, cela me rendoit un peu plus le maître de tourner ces dernières à ma mode & j’y fis au moins croiser les nouvelles. Mais il me fut impossible de donner un tour raisonnable aux dépêches essentielles : heureux encore quand il ne s’avisoit pas d’y larder impromptu quelques lignes de son estoc, qui me forçoient de retourner transcrire en hâte toute la dépêche ornée de cette nouvelle impertinence, à laquelle il falloit donner l’honneur du chiffre, sans quoi il ne l’auroit pas signée. Je fus tenté vingt fois, pour l’amour de sa gloire, de chiffrer autre chose que ce qu’il avoit dit ; mais sentant que rien ne pouvoit autoriser une pareille infidélité, je le laissai délirer à ses risques, content de lui parler avec franchise & de remplir au moins mon devoir auprès de lui.

C’est ce que je fis toujours avec une droiture, un zèle & un courage qui méritoient de sa part une autre récompense que celle que j’en reçus à la fin. Il étoit temps que je fusse une fois ce que le ciel, qui m’avoit doué d’un heureux naturel, ce que l’éducation que j’avois reçue de la meilleure des femmes, ce que celle que je m’étois donnée à moi-même, m’avoit foit être ; & je le fus. Livré à moi seul, sans ami, sans conseil, sans expérience, en pays étranger, servant une nation étrangère, au milieu d’une foule de fripons qui, pour leur intérêt & pour écarter le scandale du bon exemple, m’excitoient à les imiter ; loin d’en rien faire, je servis bien la France, à qui je ne devois rien & mieux