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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t16.djvu/419

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parlé le premier à tout le monde, personne n’en auroit rien su. Je fus si touché de ce procédé, que depuis lors je me suis attaché à Rey d’une amitié véritable. Quelque temps après il me désira pour parrain d’un de ses enfans : j’y consentis, & l’un de mes regrets dans la situation où l’on m’a réduit est, qu’on m’oit ôté tout moyen de rendre désormois mon attachement utile à ma filleule & à ses parens. Pourquoi, si sensible à la modeste générosité de ce libraire, le suis-je si peu aux bruyans empressemens de tant de gens haut huppés, qui remplissent pompeusement l’univers du bien qu’ils disent m’avoir voulu faire, & dont je n’ai jamais rien senti ? Est-ce leur faute ; est-ce la mienne ? Ne sont-ils que vains ; ne suis-je qu’un ingrat ? Lecteur sensé, pesez, décidez ; pour moi, je me tais.

Cette pension fut une grande ressource pour l’entretien de Thérèse, & un grand soulagement pour moi. Mais au reste, j’étois bien éloigné d’en tirer un profit direct pour moi-même, non plus que de tous les cadeaux qu’on lui faisoit.

Elle a toujours disposé de tout elle-même. Quand je gardois son argent, je lui en tenois un fidèle compte, sans jamais en mettre un liard dans notre commune dépense, même quand elle étoit plus riche que moi : Ce qui est à moi est à nous, lui disois-je ; & ce qui est à toi est à toi. Je n’ai jamais cessé de me conduire avec elle, selon cette maxime, que je lui ai souvent répétée. Ceux qui ont eu la bassesse de m’accuser de recevoir par ses mains ce que je refusois dans les miennes, jugeoient sans doute de mon cœur par les leurs, & me connoissoient bien mal. Je mangerois volontiers avec elle le pain qu’elle auroit gagné, jamais celui