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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t16.djvu/399

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de voir cette Dame, non seulement pour savoir d’elle-même s’il est exactement vrai ; mais aussi parce que j’ai toujours cru qu’on ne pouvoit prendre un intérêt si vif à l’Héloise, sans avoir ce sixième sens, ce sens moral dont si peu de cœurs sont doués, & sans lequel nul ne sauroit entendre le mien.

Ce qui me rendit les femmes si favorables fut la persuasion où elles furent que j’avois écrit ma propre histoire, & que j’étois moi-même le héros de ce roman. Cette croyance étoit si bien établie, que Mde. de Polignac écrivit à Mde. de Verdelin pour la prier de m’engager à lui laisser voir le portroit de Julie. Tout le monde étoit persuadé qu’on ne pouvoit exprimer si vivement des sentimens qu’on n’auroit point éprouvés, ni peindre ainsi les transports de l’amour, que d’après son propre cœur. En cela, l’on avoit raison, & il est certain que j’écrivis ce roman dans les plus brûlantes extases ; mais on se trompoit en pensant qu’il avoit fallu des objets réels pour les produire ; on étoit loin de concevoir à quel point je puis m’enflammer pour des êtres imaginaires. Sans quelques réminiscences de jeunesse & Mde. d’Houdetot les amours que j’ai sentis & décrits, n’auroient été qu’avec des sylphides. Je ne voulus ni confirmer, ni détruire une erreur qui m’étoit avantageuse. On peut voir dans la préface en dialogue, que je fis imprimer à part, comment je laissai là-dessus le public en suspens. Les rigoristes disent que j’aurois dû déclarer la vérité tout rondement. Pour moi, je ne vais pas ce qui m’y pouvoit obliger, & je crois qu’il y