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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t16.djvu/398

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lanterne magique : mais de soutenir toujours cette attention sur les mêmes objets & sans aventures merveilleuses ; cela, certainement, est plus difficile, & si, toute chose égale, la simplicité du sujet ajoute à la beauté de l’ouvrage, les romans de Richardson, supérieurs à tant d’autres choses ne sauroient, sur cet article, entrer en parallèle avec le mien. Il est mort, cependant, je le sais, & j’en sais la cause ; mais il ressuscitera.

Toute ma crainte étoit qu’à force de simplicité, ma marche ne fût ennuyeuse, & que je n’eusse pu nourrir assez l’intérêt pour le soutenir jusqu’au bout. Je fus rassuré par un fait qui, seul, m’a plus flatté que tous les complimens qu’a pu m’attirer cet ouvrage.

Il parut au commencement du carnaval. Un colporteur le porta à Mde. la princesse de Talmont,*

[*Ce n’est pas elle, mais une autre Dame dont j’ignore le nom.] un jour de bal de l’Opéra. Après souper, elle se fit habiller pour y aller, & en attendant l’heure, elle se mit à lire le nouveau roman. À minuit, elle ordonna qu’on mît ses chevaux, & continua de lire. On vint lui dire que ses chevaux étoient mis ; elle ne répondit rien. Ses gens, voyant qu’elle s’oublioit, vinrent l’avertir qu’il étoit deux heures. Rien ne presse encore, dit-elle en lisant toujours. Quelque tems après, sa montre étant arrêtée, elle sonna pour savoir quelle heure il étoit. On lui dit qu’il étoit quatre heures. Cela étant, dit-elle, il est trop tard pour aller au bal ; qu’on ôte mes chevaux. Elle se fit déshabiller & passa le reste de la nuit à lire.

Depuis qu’on me raconta ce trait, j’ai toujours désiré