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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t16.djvu/382

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ne refusa pas, en ayant reçu un le matin même par l’ordre de sa grand-maman, & en sa présence. Le lendemain, lisant l’Émile au chevet de Mde. la Maréchale, je tombai précisément sur un passage où je censure, avec raison, ce que j’avois fait la veille. Elle trouva la réflexion très juste, & dit là-dessus quelque chose de fort sensé, qui me fit rougir. Que je maudis mon incroyable bêtise, qui m’a si souvent donné l’air vil & coupable, quand je n’étois que sot & embarrassé ! Bêtise qu’on prend même pour une fausse excuse dans un homme qu’on soit n’être pas sans esprit. Je puis jurer que dans ce baiser si répréhensible, ainsi que dans les autres, le cœur & les sens de Mlle. Amélie n’étoient pas plus purs que les miens ; & je puis jurer même que si dans ce moment j’avois pu éviter sa rencontre, je l’aurois fait ; non qu’elle ne me fît grand plaisir à voir, mais par l’embarras de trouver en passant quelque mot agréable à lui dire. Comment se peut-il qu’un enfant même intimide un homme que le pouvoir des rois n’a pas effrayé ? Quel parti prendre ? Comment se conduire, dénué de tout impromptu dans l’esprit ? Si je me force à parler aux gens que je rencontre, je dis une balourdise infailliblement : si je ne dis rien, je suis un misanthrope, un animal farouche, un ours. Une totale imbécillité m’eût été bien plus favorable ; mais les talens dont j’ai manqué dans le monde ont fait les instrumens de ma perte, des talens que j’eus à part moi.

À la fin de ce même voyage, Mde. de Luxembourg fit une bonne œuvre, à laquelle j’eus quelque part. Diderot