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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t16.djvu/353

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pendant les cinq ou six ans que j’y fus le plus assidu. Ces dépenses sont inévitables pour un homme de mon humeur, qui ne soit se pourvoir de rien, ni s’ingénier sur rien, ni supporter l’aspect d’un valet qui grogne, & qui vous sert en rechignant. Chez Mde. D[...]n même, où j’étois de la maison, & où je rendois mille services aux domestiques, je n’ai jamais reçu les leurs qu’à la pointe de mon argent. Dans la suite, il a fallu renoncer tout-à-fait à ces petites libéralités que ma situation ne m’a plus permis de faire, & je vins a sentir bien plus durement encore, l’inconvénient de fréquenter des gens d’une autre condition que la mienne.

Encore si cette vie eût été de mon goût, je me serois consolé d’une dépense onéreuse, consacrée à mes plaisirs : mais se ruiner pour s’ennuyer est trop insupportable, & j’avois si bien senti le poids de ce train de vie que, profitant de l’intervalle de liberté où je me trouvois pour lors, j’étois déterminé à le perpétuer, à renoncer totalement à la grande société, à la composition des livres, à tout commerce de littérature, & à me renfermer pour le reste de mes jours dans la sphère étroite & paisible pour laquelle je me sentois né.

Le produit de la lettre à d’Alembert & de la nouvelle Héloise avoit un peu remonté mes finances, qui s’étoient fort épuisées à l’Hermitage. Je me voyois environ mille écus devant moi. L’Émile, auquel je m’étois mis tout de bon quand j’eus achevé l’Héloise, étoit fort avancé, & son produit devoit au moins doubler cette somme. Je formai le projet de placer ce fonds de manière à me faire une petite