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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t16.djvu/293

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qui d’abord me frappa beaucoup ; c’est qu’on lui voyoit toujours conserver les mêmes amis. Tandis qu’il parloit, je me disois tout bas qu’il seroit bien cruel pour moi de faire seul exception à cette règle. Il y revint si souvent & avec tant d’affectation, qu’il me fit penser que s’il ne suivoit en cela que les sentimens de son cœur, il seroit moins frappé de cette maxime, & qu’il s’en faisoit un art utile à ses vues dans les moyens de parvenir. Jusqu’alors j’avois été dans le même cas, j’avois conservé toujours tous mes amis, depuis ma plus tendre enfance, je n’en avois pas perdu un seul, si ce n’est par la mort, & cependant je n’en avois pas fait jusqu’alors la réflexion ; ce n’étoit pas une maxime que je me fusse prescrite. Puisque c’étoit un avantage alors commun à l’un & à l’autre, pourquoi donc s’en targuoit-il par préférence, si ce n’est qu’il songeoit d’avance à me l’ôter ? Il s’attacha ensuite à m’humilier par des preuves de la préférence que nos amis communs lui donnoient sur moi. Je connoissois aussi bien que lui cette préférence ; la question étoit à quel titre il l’avoit obtenue ; si c’étoit à force de mérite ou d’adresse, en s’élevant lui-même ou en cherchant à me rabaisser. Enfin, quand il eut mis à son gré entre lui & moi toute la distance qui pouvoit donner du prix à la grace qu’il m’alloit faire, il m’accorda le baiser de paix dans un léger embrassement qui ressembloit à l’accolade que le roi donne aux nouveaux chevaliers. Je tombois des nues, j’étois ébahi, je ne savois que dire, je ne trouvois pas un mot. Toute cette scène eut l’air de la réprimande qu’un précepteur fait à son disciple, en lui faisant grace du fouet.