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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t16.djvu/245

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excursion. À ce voyage elle étoit à cheval & en homme. Quoique je n’aime guère ces sortes de mascarades, je fus pris à l’air romanesque de celle-là & pour cette fois, ce fut de l’amour. Comme il fut le premier & l’unique en toute ma vie, & que ses suites le rendront à jamais mémorable & terrible à mon souvenir, qu’il me soit permis d’entrer dans quelque détail sur cet article.

Mde. la comtesse d’H[...]approchoit de la trentaine, & n’étoit point belle, son visage étoit marqué de petite-vérole, son teint manquoit de finesse, elle avoit la vue basse & les yeux un peu ronds ; mais elle avoit l’air jeune avec tout cela ; & sa physionomie, à la fois vive & douce, étoit caressante ; elle avoit une forêt de grands cheveux noirs, naturellement bouclés, qui lui tomboient au jarret : sa taille étoit mignonne, & elle mettoit dans tous ses mouvemens de la gaucherie & de la grace tout-à-la-fois. Elle avoit l’esprit très-naturel & très-agréable ; la gaieté, l’étourderie & la naiveté s’y marioient heureusement : elle abondoit en saillies charmantes qu’elle ne recherchoit point, & qui partoient quelquefois malgré elle. Elle avoit plusieurs talens agréables, jouoit du clavecin, dansoit bien, faisoit d’assez jolis vers. Pour son caractère, il étoit angélique ; la douceur d’âme en faisoit le fond, mais hors la prudence & la force, il rassembloit toutes les vertus. Elle étoit sur-tout d’une telle sûreté dans le commerce, d’une telle fidélité dans la société, que ses ennemis même n’avoient pas besoin de se cacher d’elle. J’entends par ses ennemis ceux ou plutôt celles qui la haissoient, car pour elle, elle n’avoit pas un cœur qui pût haïr, & je crois que cette conformité contribua beaucoup à me passionner pour elle. Dans les confidences de la plus