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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t16.djvu/208

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Il m’étoit prouvé qu’elle ne pouvoit plus être heureuse ici-bas. Restoit à chercher un bonheur qui me fût propre, ayant perdu tout espoir de jamais partager le sien. Je flottai quelque tems d’idée en idée & de projet en projet. Mon voyage de Venise m’eût jetté dans les affaires publiques, si l’homme avec qui j’allai me fourrer avoit eu le sens commun. Je suis facile à décourager, sur-tout dans les entreprises pénibles & de longue haleine. Le mauvais succès de celle-ci me dégoûta de toute autre & regardant, selon mon ancienne maxime, les objets lointains comme des leurres de dupes, je me déterminai à vivre désormois au jour la journée, ne voyant plus rien dans la vie qui me tentât de m’évertuer.

Ce fut précisément alors que se fit notre connoissance. Le doux caractère de cette bonne fille me parut si bien convenir au mien, que je m’unis à elle d’un attachement à l’épreuve du tems & des torts & que tout ce qui l’auroit dû rompre n’a jamais fait que l’augmenter. On connaîtra la force de cet attachement dans la suite, quand je découvrirai les plaies, les déchirures dont elle a navré mon cœur dans le fort de mes misères, sans que, jusqu’au moment où j’écris ceci, il m’en soit échappé jamais un seul mot de plainte à personne.

Quand on saura qu’après avoir tout fait, tout bravé pour ne m’en point séparer, qu’après vingt-cinq ans passés avec elle, en dépit du sort & des hommes, j’ai fini sur mes vieux jours par l’épouser, sans attente & sans sollicitation de sa part, sans engagement ni promesse de la mienne, on