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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t16.djvu/17

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sans me ressentir de sa magnificence ordinaire ; car il me fit le même cadeau qu’il avoit foit auparavant au gentil Bernard, en me défrayant de ma place à la diligence. Je revis le chirurgien Parisot, le meilleur & le mieux faisant des hommes ; je revis sa chère Godefroi, qu’il entretenoit depuis dix ans & dont la douceur de caractère & la bonté de cœur faisoient à peu près tout le mérite, mais qu’on ne pouvoit aborder sans intérêt ni quitter sans attendrissement ; car elle étoit au dernier terme d’une étisie dont elle mourut peu après. Rien ne montre mieux les vrais penchans d’un homme que l’espèce de ses attachements.*

[* À moins qu’il ne se soit d’abord trompé dans son choix, ou que celle à laquelle il s’étoit attaché n’ait ensuite changé de caractère par un concours de causes extraordinaires ; ce qui n’est pas impossible absolument. Si l’on vouloit admettre sans modification cette conséquence, il faudroit donc juger de Socrate par sa femme Xantippe & de Dion par son ami Calippus, ce qui seroit le plus inique & le plus faux jugement qu’on ait jamais porté. Au reste, qu’on écarte ici toute application injurieuse à ma femme. Elle est, il est vrai, foible & plus facile à tromper que je ne l’avois cru ; mais pour son caractère, pur, excellent, sans malice, il est digne de toute mon estime. ] Quand on avoit vu la douce Godefroi, on connoissoit le bon Parisot.

J’avois obligation à tous ces honnêtes gens. Dans la suite je les négligeai tous. Non certainement par ingratitude, mais par cette invincible paresse qui m’en a souvent donné l’air. Jamais le sentiment de leurs services n’est sorti de mon cœur : mais il m’en eût moins coûté de leur prouver ma reconnoissance que de la leur témoigner assidûment. L’exactitude à écrire a toujours été au-dessus de mes forces : sitôt que je commence à me relâcher, la honte & l’embarras de réparer