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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t16.djvu/166

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plus puissant, plus nombreux, composé des grands, des riches & des femmes, soutenoit la musique française ; l’autre plus vif, plus fier, plus enthousiaste, étoit composé des vrais connaisseurs, des gens à talens, des hommes de génie. Son petit peloton se rassembloit à l’Opéra, sous la loge de la reine. L’autre parti remplissoit tout le reste du parterre & de la salle ; mais son foyer principal étoit sous la loge du roi. Voilà d’où vinrent ces noms de partis célèbres dans ce tems-là, de Coin du Roi & de Coin de la Reine. La dispute, en s’animant, produisit des brochures. Le Coin du roi voulut plaisanter ; il fut moqué par le Petit Prophète : il voulut se mêler de raisonner ; il fut écrasé par la Lettre sur la musique française. Ces deux petits écrits, l’un de G[...]& l’autre de moi, sont les seuls qui survivent à cette querelle ; tous les autres sont déjà morts.

Mais le Petit Prophète, qu’on s’obstina long-temps à m’attribuer malgré moi, fut pris en plaisanterie, & ne fit pas la moindre peine à son auteur, au lieu que la Lettre sur la musique fut prise au sérieux & souleva contre moi toute la nation, qui se crut offensée dans sa musique. La description de l’incroyable effet de cette brochure seroit digne de la plume de Tacite. C’étoit le tems de la grande querelle du parlement & du clergé. Le parlement venoit d’être exilé ; la fermentation étoit au comble : tout menaçoit d’un prochain soulèvement. La brochure parut ; à l’instant toutes les autres querelles furent oubliées ; on ne songea qu’au péril de la musique française & il n’y eut plus de soulèvement que contre moi. Il fut tel, que la nation n’en est jamais bien