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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t16.djvu/158

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que je tremblois comme un enfant quand on commença.

J’eus bientôt de quoi me rassurer. La pièce fut très mal jouée quant aux acteurs, mais bien chantée & bien exécutée quant à la musique. Dès la premier scène, qui véritablement est d’une naiveté touchante, j’entendis s’élever dans les loges un murmure de surprise & d’applaudissement jusqu’alors inoui dans ce genre de pièces. La fermentation croissante alla bientôt au point d’être sensible dans toute l’assemblée & pour parler à la Montesquieu, d’augmenter son effet par son effet même. À la scène des deux petites bonnes gens, cet effet fut à son comble. On ne claque point devant le roi, cela fit qu’on entendit tout ; la pièce & l’auteur y gagnèrent. J’entendois autour de moi un chuchotement de femmes qui me sembloient belles comme des anges & qui s’entre disoient à demi-voix : Cela est charmant, cela est ravissant ; il n’y a pas un son là qui ne parle au cœur. Le plaisir de donner de l’émotion à tant d’aimables personnes m’émut moi-même jusqu’aux larmes & je ne pus les contenir au premier duo, en remarquant que je n’étois pas seul à pleurer. J’eus un moment de retour sur moi-même, en me rappelant le concert de M. de Treitorens. Cette réminiscence eut l’effet de l’esclave qui tenoit la couronne sur la tête, des triomphateurs ; mais elle fut courte & je me livrai bientôt pleinement & sans distraction au plaisir de savourer ma gloire. Je suis pourtant sûr qu’en ce moment la volupté du sexe y entroit beaucoup plus que la vanité d’auteur, & sûrement s’il n’y eût eu là que des hommes, je n’aurois pas été dévoré comme je l’étois sans