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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t16.djvu/157

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place ? si j’y étois mis convenablement ? & après quelques minutes d’inquiétude, je me répondis : oui, avec une intrépidité qui venoit peut-être plus de l’impossibilité de m’en dédire, que de la force de mes raisons. Je me dis : je suis à ma place puisque je vais jouer ma pièce, que j’y suis invité, que je ne l’ai faite que pour cela & qu’après tout personne n’a plus de droit que moi-même à jouir du fruit de mon travail & de mes talents. Je suis mis à mon ordinaire, ni mieux, ni pis : si je recommence à m’asservir à l’opinion dans quelque chose, m’y voilà bientôt asservi derechef en tout. Pour être toujours moi-même, je ne dois rougir, en quelque lieu que ce soit, d’être mis selon l’état que j’ai choisi ; mon extérieur est simple & négligé, mais non crasseux ni malpropre : la barbe ne l’est point en elle-même, puisque c’est la nature qui nous la donne & que, selon les tems & les modes, elle est quelquefois un ornement. On me trouvera ridicule, impertinent, eh ! que m’importe ! Je dois savoir endurer le ridicule & le blâme, pourvu qu’ils ne soient pas mérités. Après ce petit soliloque, je me raffermis si bien que j’aurois été intrépide, si j’eusse eu besoin de l’être. Mais soit effet de la présence du maître, soit naturelle disposition des cœurs, je n’apperçus rien que d’obligeant & d’honnête dans la curiosité dont j’étois l’objet. J’en fus touché jusqu’à recommencer d’être inquiet sur moi-même & sur le sort de ma pièce, craignant d’effacer des préjugés si favorables, qui sembloient ne chercher qu’à m’applaudir. J’étois armé contre leur raillerie ; mais leur air caressant, auquel je ne m’étois pas attendu, me subjugua si bien