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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t16.djvu/150

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gaie, & où je m’égayois fort aussi, que j’écrivis au vicaire fort rapidement & fort mal une épître en vers qu’on trouvera parmi mes papiers.

J’avois, plus près de Paris, une autre station fort de mon goût chez M. Mussard, mon compatriote, mon parent & mon ami, qui s’étoit fait à Passy une retraite charmante où j’ai coulé de bien paisibles moments. M. Mussard étoit un joaillier, homme de bon sens, qui, après avoir acquis dans son commerce une fortune honnête & avoir marié sa fille unique à M. de Valmalette, fils d’un agent de change & Maître d’hôtel du roi, prit le sage parti de quitter le négoce & les affaires & de mettre un intervalle de repos & de jouissance entre le tracas de la vie & la mort. Le bon homme Mussard, vrai philosophe de pratique, vivoit sans souci, dans une maison très agréable qu’il s’étoit bâtie & dans un très joli jardin qu’il avoit planté de ses mains. En fouillant à fond de cuve les terrasses de ce jardin, il trouva des coquillages fossiles & il en trouva en si grande quantité, que son imagination exaltée ne vit plus que coquilles dans la nature & qu’il crut enfin tout de bon que l’univers n’étoit que coquilles, débris de coquilles & que la terre n’étoit que du cron. Toujours occupé de cet objet de ses singulières découvertes, il s’échauffa si bien sur ces idées, qu’elles se seroient enfin tournées dans sa tête en système, c’est-à-dire en folie, si, très heureusement pour sa raison, mais bien malheureusement pour ses amis, auxquels il étoit cher, & qui trouvoient chez lui l’asyle le plus agréable, la mort ne fût venue le leur enlever par la