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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/441

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battîmes & durant le combat il me donna sur la tête nue un coup de mail si bien appliqué que d’une main plus forte il m’eût fait sauter la cervelle. Je tombe à l’instant. Je ne vis de ma vie une agitation pareille à celle de ce pauvre garçon voyant mon sang ruisseler dans mes cheveux. Il crut m’avoir tué. Il se précipite sur moi, m’embrasse, me serre étroitement en fondant en larmes & poussant des cris perçants. Je l’embrassais aussi de toute ma force en pleurant comme lui dans une émotion confuse qui n’étoit pas sans quelque douceur. Enfin il se mit en devoir d’étancher mon sang qui continuoit de couler, & voyant que nos deux mouchoirs n’y pouvoient suffire, il m’entraîna chez sa mere qui avoit un petit jardin près de là. Cette bonne dame faillit à se trouver mal en me voyant dans cet état. Mais elle sut conserver des forces pour me panser, & après avoir bien bassiné ma plaie elle y appliqua des fleurs de lis macérées dans l’eau-de-vie, vulnéraire excellent & très-usité dans notre pays. Ses larmes & celles de son fils pénétrerent mon cœur au point que long-tems je la regardai comme ma mere & son fils comme mon frere jusqu’à ce qu’ayant perdu l’un & l’autre de vue, je les oubliai peu-à-peu.

Je gardai le même secret sur cet accident que sur l’autre, & il m’en est arrivé cent autres de pareille nature en ma vie, dont je n’ai pas même été tenté de parler dans mes Confessions, tant j’y cherchais peu l’art de faire valoir le bien que je sentois dans mon caractère. Non, quand j’ai parlé contre la vérité qui m’étoit connue ce n’a jamais été qu’en choses indifférentes, & plus ou par l’embarras de parler ou pour le